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VALEURS ACTUELLES

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Manifestation contre l’islamophobie à Paris, le 10 novembre dernier. L’illustration d’une alliance entre la gauche radicale et les militants de l’islam politique. (photo Nicolas Lee/NURPHOTO/AFP)

Pourquoi l’État français n’arrive pas à appréhender l’islam politique

Chapô

On ne peut comprendre les phénomènes religieux actuels issus de l’islam si l’on ne revient pas aux origines coloniales de notre pays, explique Pierre Vermeren. Entretien

« La France semble ne s’être jamais remise de la guerre d’Algérie ». Ce constat implacable introduit le dernier ouvrage de Pierre Vermeren, Déni français . L’historien français, spécialiste de l’Afrique du Nord, démontre comment nous nous sommes voilé la face pendant des décennies sur les conséquences de notre politique et de notre compréhension du monde arabe. À l’heure où manifestations contre l’islamophobie et contre l’islamisme se succèdent, nos dirigeants deviennent incapables d’appréhender le fait religieux et plus particulièrement l’islam politique, laissant sous influence tout un pan de la société. Un livre éclairant qui nous indique que, plus que jamais, il nous faut redresser le cap.

Valeurs Actuelles : Votre ouvrage étudie un déni français bien spécifique, lequel ?
Pierre Vermeren :
J’ai écrit mon livre avant la popularisation du “déni”, qui a empli les journaux après l’attentat à la préfecture de police de Paris. Celui dont je parle est un peu différent. Ce déni porte sur la grande difficulté à regarder en face les conséquences de notre histoire coloniale, non seulement en France mais aussi dans notre politique arabe.

À la fin de la guerre en Algérie, il y a eu l’illusion partagée par de Gaulle d’être « débarrassé » (dixit) de l’histoire coloniale. Mais elle s’est poursuivie de deux façons. Dans le domaine des relations internationales, la France a entretenu des relations très particulières avec les pays arabes en général, et le Maghreb en particulier. Les dirigeants français culpabilisés ont donné un blanc-seing aux gouvernements autoritaires de ces pays, quelle que soit leur politique intérieure. En a résulté une relation malsaine pour le “pays des droits de l’homme”.
En outre, on a voulu transformer notre échec algérien en une réussite française. Nos élites ont transféré les problématiques de la société coloniale à la société française, en orchestrant une immigration inédite qui a fait renaître une société que l’on découvre communautaire. Cette dernière est, à mes yeux, un héritage direct de l’histoire coloniale mal digérée. On ne peut comprendre ni les phénomènes actuels, notamment en termes d’islamophobie, d’islamisme, de communautarisme, ni les attitudes idéologiques et politiques des diverses personnalités qui s’expriment dans l’espace public, si on ne revient pas aux origines coloniales. C’est un problème d’histoire totale, qui concerne aussi bien les aspects religieux que politiques, économiques et sociaux.

Au sujet de la guerre d’Algérie, vous évoquez une « fracture irrémédiable ». Est-elle à l’origine de tous les maux ?