De la résilience

Chers amis,

J’en conviens, on nous parle beaucoup de résilience, ces derniers temps. Ce mot est même employé à toutes les sauces.

Il peut néanmoins paraître surprenant, à première vue, qu’un forum sur la sécurité traite de ce sujet. Pourtant, si l’on y regarde de plus près, cela fait parfaitement sens et je vais tenter, en quelques minutes, de vous expliquer pourquoi.

Sur Wikipedia, le terme résilience fait l’objet d’une page d’homonymie qui renvoie à dix domaines d’application différents, allant de l’aérospatiale à l’art. Toutes les définitions sont hautement intéressantes. Celle qui nous intéresse en particulier est évidemment celle qui concerne l’humain. Peut-être moins l’humain en tant qu’individu étudié par les psychologues que l’humain en tant qu’organisme et en tant que membre d’une communauté biologique. Je cite donc:

  • en écologie et en biologie, la résilience est la capacité d’un écosystème, d’une espèce ou d’un individu à récupérer un fonctionnement ou un développement normal après avoir subi une perturbation;

Mais il en est une autre qui me parle tout autant lorsqu’on évolue dans le cadre d’une réflexion sur la sécurité:

  • dans l’armement et l’aérospatiale, la résilience dénote le niveau de capacité d’un système embarqué à tolérance de panne, de pouvoir continuer de fonctionner en mode dégradé tout en évoluant dans un milieu hostile

Je synthétiserai, pour ma part, tous ces phénomènes par une vision un peu enfantine: la morphologie du marshmallow. Vous le triturez, vous y imprimez votre doigt, et puis il reprend tout doucement sa forme initiale. Ou plutôt une forme proche de l’initiale, mais un peu cabossée. Et les derniers millimètres de cette «reprise de forme» sont toujours les plus improbables et les plus lents.

Car la résilience implique inévitablement deux choses: de un, le choc, la panne, l’agression. De deux, la récupération. Mais une récupération qui pour ainsi dire jamais ne constitue un retour absolu au point de départ.

J’ose affirmer qu’il est hautement symptomatique que nous ayons à réfléchir sur de tels phénomènes. À l’époque où j’entrais en politique, il y a une vingtaine d’années, on ne parlait pas de résilience à l’échelle des populations. On n’en parlait pas, parce qu’on n’imaginait même pas le choc susceptible d’amener notre système à «fonctionner en mode dégradé» tout en «évoluant dans un milieu hostile». L’irruption de cette thématique dans notre réflexion est en soi un constat d’échec: l’échec d’une civilisation stable et sûre et sa transformation en un environnement où guérir devient aussi important que prévenir. Le monde est devenu plus volatil, plus dangereux depuis la fin de la guerre froide, c’est un fait historique, et nous devons nous y adapter. Mais il me semble que nous sommes à peine en train de mesurer la dimension de cette adaptation et ce forum devrait constituer, entre autres, une prise de conscience salutaire.

Je ne vais pas anticiper sur les discussions et les analyses, mais j’aimerais conclure avec mon image du marshmallow. Pour qu’il puisse se redéployer après avoir été écrasé, ou pour qu’une population puisse retourner à une vie normale suite à une agression, la condition première est que cette agression soit entièrement levée. Immédiatement après vient une autre nécessité: que le marshmallow, ou la population, puisse oublier cet état de stress, de recroquevillement, de compression. Pour cela, il faut d’une part qu’elle ait confiance dans l’avenir immédiat; et d’autre part, qu’elle surmonte le souvenir du choc. En des termes chrétiens, et universellement civilisés, il faut qu’elle pardonne. Car seul le pardon permet à la vie de continuer sur de nouvelles bases. Si, en réaction à la violence, nous nous laissons imposer le principe de l’œil pour œil, dent pour dent, c’est l’âme, que dis-je, la raison même de notre civilisation qui est en péril.

Par contre, il est du devoir de l’état, dont la tâche régalienne première est la sécurité, de tout mettre en œuvre pour éviter que la violence perdure. Cela passe par une remise en question fondamentale du fonctionnement, non seulement des forces de sécurité, mais de notre société en général, de notre système éducatif, social et politique.

Je n’irai pas plus loin. Je note seulement que ma petite digression sur une pâtisserie enfantine nous amène à une des problématiques les plus complexes de notre culture. Je souhaite que ce forum évolue dans une semblable amplitude entre, d’une part, la décontraction et la bonne humeur, et d’autre part la réflexion sur l’une des questions les plus brûlantes de notre existence moderne.

Toute notre vie ne tend-elle pas vers la résilience ultime devant la mort qui nous attend tous? Apprendre à lâcher prise sans aigreur, sans cynisme, sans résignation, changer ce qui peut l’être et accepter l’inéluctable, voilà la seule attitude qui nous permettra de rester dignes jusqu’à notre dernier souffle.

Oskar Freysinger